Six ans avec un blob — Quand le vivant entre dans l’œuvre.

Il y a maintenant six ans que Physarum polycephalum est entré dans ma vie. Au départ, il y avait sans doute la curiosité de la médecin, de l’autrice et de l’artiste : comment ne pas être fascinée par cet organisme unicellulaire, dépourvu de cerveau et pourtant capable de se déplacer, de chercher sa nourriture, d’optimiser ses trajets, de s’adapter à son environnement et même, d’une certaine manière, de garder la trace de ce qu’il rencontre?
Très vite, cependant, Physarum polycephalum a cessé d’être pour moi un simple objet de curiosité scientifique. Il est devenu un personnage, puis un sujet d’observation, une matière de réflexion et, progressivement, un véritable partenaire de création.
Du laboratoire à la fiction
Ma première façon de travailler avec le blob a été de l’imaginer.
Il s’est glissé dans deux de mes romans, dans des univers pourtant très différents. Dans mon roman jeunesse L’Incroyable Blob : Étranges disparitions, il occupe naturellement le devant de la scène. Mais Physarum polycephalum apparaît également dans le troisième tome de ma trilogie Le Génome, où il rejoint un imaginaire plus large autour du vivant, de la génétique et des frontières parfois incertaines entre ce que la science permet, ce qu’elle transforme et ce qu’elle pourrait un jour rendre possible.
La fiction m’a permis de lui prêter des rôles. L’art allait bientôt me conduire à faire presque l’inverse : cesser de lui en attribuer un pour observer ce qu’il faisait réellement.
Et si le vivant était capable de dessiner?

Depuis quelques années, mes recherches picturales autour de Physarum polycephalum prennent une place de plus en plus importante dans mon travail.
Je le cultive. Je photographie ses transformations. J’observe ses déplacements, ses réseaux, ses ramifications, ses replis et les traces qu'il abandonne derrière lui.
Certaines de ces formes deviennent ensuite le point de départ de dessins au crayon, d’aquarelles et de peintures. Je les reproduis parfois assez fidèlement; ailleurs, je les transforme, les fragmente, les agrandis ou les réinterprète.
Peu à peu, une question s’est imposée :
Et si le vivant était capable de dessiner?
La question paraît simple. Elle l’est beaucoup moins qu’il n’y paraît.
Car devant les réseaux construits par le blob, il devient parfois difficile de ne pas employer notre vocabulaire humain : ligne, composition, territoire, rythme, équilibre, écriture…
Pourtant, le blob ne dessine évidemment pas avec une intention artistique. Il cherche, explore, se nourrit, se retire, se transforme. Les formes qui me fascinent sont les conséquences visibles de processus biologiques.
C’est précisément cet écart qui m’intéresse.
Traces, écritures et territoires

Lorsque je travaille à partir de ses formes, je ne cherche donc pas à faire du blob un petit artiste.
Je m’intéresse plutôt à ce qui se produit lorsque nous regardons ses traces comme si elles étaient une écriture.
Que croyons-nous reconnaître?
Une cartographie?Un réseau neuronal?Des racines?Un système vasculaire?Une constellation?Une écriture dont nous aurions perdu l’alphabet?
Cette ambiguïté nourrit aujourd’hui plusieurs séries de dessins et de peintures. Certaines œuvres reprennent les réseaux filamenteux caractéristiques de Physarum polycephalum. D’autres s'intéressent à ses masses, à ses transformations ou aux traces qu’il laisse lorsqu’il se retire. Certaines s’éloignent davantage encore du modèle biologique pour entrer dans un territoire pictural où il devient difficile de savoir ce qui appartient au blob et ce qui appartient à mon propre geste.
C’est probablement là que notre collaboration devient la plus intéressante.
Le blob produit une forme.
Je l’observe.
Je la transforme.
Et, parfois, ma propre interprétation retourne vers le vivant et me donne envie d’une nouvelle expérience.
Faire avec plutôt que représenter
Depuis quelque temps, ma recherche se déplace encore.
Je ne veux plus seulement représenter Physarum polycephalum. Je veux explorer ce qu’il advient lorsque l’organisme lui-même participe au processus de création.
Je m’intéresse notamment à la possibilité d’introduire différentes couleurs dans son environnement, d’observer ses réactions, ses déplacements et les traces qui pourraient en résulter. Que tolère-t-il? Que contourne-t-il? Que transporte-t-il? La couleur peut-elle persister dans les traces qu’il abandonne ou jusque dans certaines de ses transformations?
À partir de quel moment suis-je encore celle qui compose l’image?
Et à partir de quel moment dois-je accepter de ne plus en contrôler complètement le résultat?
Cette perte partielle de contrôle me paraît essentielle. Elle déplace mon travail d’une représentation du vivant vers une création avec le vivant.
Six ans plus tard
Je pensais peut-être, il y a six ans, que Physarum polycephalum constituerait un sujet parmi d’autres.
Il est plutôt devenu un fil conducteur.
Il traverse aujourd’hui la littérature, le dessin, l’aquarelle, la peinture, la photographie et la vidéo. Il rejoint aussi des questions qui m’accompagnent depuis longtemps comme médecin, autrice et artiste : comment observons-nous le vivant? Comment interprétons-nous ses signes? À partir de quand une trace devient-elle pour nous une image, un langage ou une œuvre?
Je ne sais pas encore jusqu’où Physarum polycephalum m’entraînera.
Et c’est probablement ce qui m’intéresse le plus.
Après six ans, j’ai encore l’impression qu’il essaie de me dire quelque chose.
Reste à savoir si je saurai le lire.
Janick Laberge, septembre 2026




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