Aide médicale à mourir : cadre, perceptions… et réalité économique
- Janick Laberge
- 6 avr.
- 4 min de lecture
L’aide médicale à mourir (AMM) est aujourd’hui solidement ancrée dans le paysage médical québécois et canadien. Elle repose sur des principes fondamentaux : autonomie, compassion, respect de la dignité.
Mais à mesure que son utilisation augmente, une impression s’installe chez plusieurs cliniciens : celle d’un élargissement des indications, parfois difficile à circonscrire.
Avant d’aborder un aspect rarement discuté — les implications économiques — il est essentiel de revenir à trois questions : Que dit le cadre légal actuel ? Pourquoi ce sentiment d’élargissement ? Et qu’est-ce qui est réellement permis… ou non ?
Le cadre légal actuel : une structure claire, mais nuancée
Au Québec, l’AMM est encadrée par la Loi concernant les soins de fin de vie, modifiée notamment à la suite de la décision de la Truchon c. Procureur général du Canada.
Deux trajectoires principales existent aujourd’hui :
Patients en fin de vie
Maladie grave et incurable
Déclin avancé et irréversible
Souffrances physiques ou psychiques intolérables
Accès plus rapide à l’AMM
Patients hors fin de vie
Maladie grave et incurable
Déclin irréversible des capacités
Souffrances persistantes et inapaisables
Avec :
évaluations plus rigoureuses
délais prolongés
exigences accrues de prudence
Dans tous les cas :
deux évaluations médicales indépendantes sont requises
le consentement doit être libre et éclairé
aucune pression externe ne doit être présente
Références :
Gouvernement du Québec. Loi concernant les soins de fin de vie
Gouvernement du Canada. Loi C-7 (2021)
Ce qui alimente le sentiment d’élargissement
Depuis quelques années, plusieurs facteurs contribuent à la perception d’un élargissement :
Une augmentation réelle des cas
L’AMM représente maintenant environ 4 à 5 % des décès au Canada, selon Santé Canada¹. Et pratiquement 8% au Québec.
Une ouverture aux patients non en fin de vie
L’élargissement des critères en 2021 a profondément modifié la pratique clinique.
Une interprétation variable des critères
Trois notions clés restent sujettes à interprétation :
“incurable”
“irréversible”
“souffrance intolérable”
Ces critères reposent en partie sur des jugements cliniques → variabilité inévitable.
Ce qui est réellement permis… et ce qui ne l’est pas
✔️ Permis (en théorie)
Maladies chroniques graves et invalidantes (ex. certaines maladies dégénératives)
Souffrances physiques ou psychiques liées à une condition médicale
Refus de traitements jugés déraisonnables par le patient
❌ Non permis
Motifs purement sociaux (isolement, pauvreté)
Conditions réversibles ou traitables raisonnablement
Absence de maladie grave et incurable
Consentement altéré
En pratique, certaines situations restent hautement questionnables :
douleurs chroniques complexes
arthrose sévère invalidante (J'ai vu moi-même des cas acceptés, sur la liste d'attente, pour recevoir le "soin" avec des diagnostics d'arthroses sévère de ce type...)
perte d’autonomie non terminale
📚 Références :
Collège des médecins du Québec. Lignes directrices sur l’AMM
Santé Canada. Rapports annuels sur l’AMM
L’aspect financier : une réalité rarement abordée
Aborder la question économique de l’AMM peut sembler inconfortable.Pourtant, comme tout soin, elle s’inscrit dans un système aux ressources limitées.
1) Coût direct de l’AMM
Les coûts incluent :
évaluations médicales
temps professionnel
médicaments
coordination administrative
Une analyse canadienne estime que :
les coûts de mise en œuvre de l’AMM se situent entre➡️ 1,5 et 14,8 millions de dollars par an²
À l’échelle du système de santé, il s’agit d’un coût modeste.
2) Les coûts évités : peut-être un point central
Les données sont en constante évolution :
👉 Les soins de fin de vie représentent une part disproportionnée des dépenses.
Jusqu’à 20 % des dépenses de santé sont concentrées dans les derniers mois de vie²
Hospitalisations, soins intensifs et traitements actifs en sont les principaux moteurs
Des économies documentées
Une étude publiée dans le Canadian Medical Association Journal (Canadian Medical Association Journal) estime que :
l’AMM pourrait générer 35 à 140 millions de dollars d’économies annuelles au Canada²
Même en incluant les coûts de mise en œuvre :
Des analyses du Directeur parlementaire du budget suggèrent également :
👉 environ 100 à 150 millions de dollars d’économies par an³
Une conséquence… pas un objectif
Il est essentiel d’insister :
L’AMM n’est pas un outil de réduction des coûts.
Mais :
elle survient dans une période où les soins sont les plus intensifs et les plus coûteux.
Ainsi :
les économies observées seraient une conséquence structurelle, non une intention.
Là où la réflexion devient plus complexe
Historiquement, ces économies concernaient :
des patients en fin de vie
sur une courte période
Mais avec l’élargissement des critères :
maladies chroniques
trajectoires prolongées
soins en attente
les coûts évités peuvent devenir beaucoup plus importants.
Ce qui soulève une question éthique centrale :
Si l’AMM est demandée dans un contexte d’accès insuffisant aux soins,que signifie réellement l’économie générée ?
AMM : soin, choix… ou miroir du système ?
Dans certains cas, l’AMM agit peut-être comme révélateur :
accès inégal aux soins palliatifs
délais chirurgicaux
douleur mal contrôlée
isolement
Elle ne crée pas ces problèmes. Mais elle peut s’y inscrire.
En conclusion
L’aide médicale à mourir est :
un soin encadré
une réponse à la souffrance
un choix profondément humain
Mais elle existe dans un système imparfait.
Oui, le cadre légal est clair. Mais, les perceptions d’élargissement ont des fondements. Et des impacts économiques mesurables existent. On ne doit pas le nier ou le voiler.
Ce n’est pas le but. Mais c’est un fait.
Et peut-être que la question essentielle demeure :
Dans quel contexte ces décisions sont-elles prises ? Et, est-ce toujours pour les bonnes raisons?
Références
Santé Canada. Rapport annuel sur l’aide médicale à mourir
Trachtenberg AJ et al. Cost analysis of medical assistance in dying in Canada. Canadian Medical Association Journal, 2017.
Directeur parlementaire du budget du Canada. Analyse des coûts associés à l’AMM






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